Le constat d'une aviation dépassée
La genèse du projet (1972-1979) : le besoin d'un renouveau polyvalent
Il faut remonter au cœur des années 1970 pour comprendre pourquoi la France a fini par construire seule l'un des avions de combat les plus aboutis de son histoire. L'armée de l'Air et la Marine nationale vieillissent mal : Mirage IV, Jaguar et Mirage F1 d'un côté, F-8P Crusader, Étendard IVP/M et Super Étendard de l'autre, déjà datés face aux nouvelles générations américaines (F-15, F-16) et soviétiques (MiG-29 et Su-27). Le Mirage 2000 est encore en phase d'étude mais les services de l'État envisage déjà son successeur après la fin des années 90. Sept types d'avions, sept logistiques : l'état-major sait qu'il ne pourra pas tenir cette dispersion. L'idée germe alors, à Paris, Londres et Bonn, qu'un seul appareil pourrait un jour remplacer tout cela.
Fin 1977, l'armée de l'Air commande une étude sur un « Avion de Combat Tactique » (ACT) : un biréacteur léger, capable de frapper au sol comme de tenir tête à un adversaire. Une ambition de polyvalence qui deviendra la marque de fabrique française, et la principale source de discorde avec ses partenaires. Faire cavalier seul n'est pas à l'ordre du jour : les budgets se resserrent, les technologies coûtent chères, et Paris regarde vers ses voisins. Des discussions s'engagent avec la RFA pour succéder au Jaguar et au Mirage 2000C. Les Britanniques, en quête d'un remplaçant pour leurs Phantom, demandent à s'y joindre. Les voilà trois autour d'un même avion, mais avec des idées déjà différentes : Paris rêve d'un chasseur-bombardier polyvalent, Bonn et Londres d'un intercepteur spécialisé.
Pendant que les diplomates négocient, les ingénieurs dessinent. Chez Avions Marcel Dassault-Breguet Aviation (AMD-BA), on planche dès 1978 sur deux contrats, ACT pour l'armée de l'Air et ACM pour la Marine, appelés à converger vers un avion polyvalent baptisé ACX. Douze configurations sont testées en soufflerie ; l'aile delta s'impose vite, robuste et redoutable en supersonique. Marcel Dassault, fondateur méfiant, veut des avions petits et exportables, et met la pression sur son équipe pour qu'elle ne se laisse pas happer vers un gros avion invendable. C'est aussi à cette période que Dassault jette les bases d'un outil qui va bien au-delà du seul Rafale : le programme DRAPO, conçu par une petite équipe de quinze personnes pour dessiner l'avion sur ordinateur. De cet outil naîtra CATIA, le logiciel de conception qui accompagnera le Rafale de la planche à dessin jusqu'à la chaîne de production, et qui donnera naissance à Dassault Systèmes, aujourd'hui la seule entreprise technologique française à avoir dépassé le milliard d'euros de valorisation en entrant en Bourse.
L'illusion d'une alliance européenne et l'impasse du compromis (1979-1982)
En octobre 1979, un colloque à Bruxelles crée le Groupement européen indépendant de programme, chargé de faire converger l'ACT 92 français, l'Air Staff Target 403 britannique et le Taktisches Kampfflugzeug 90 allemand. AMD-BA, British Aerospace et l'allemand MBB planchent sur un « Avion de Combat Européen ». Un accord se dessine en 1980 : biréacteur à aile delta, Mach 2, service prévu en 1992. Mais dès qu'il faut chiffrer, chacun tire la couverture à soi : la France veut 8,5 tonnes et l'appontage, l'Allemagne 9 tonnes et la supériorité aérienne, le Royaume-Uni 12,5 tonnes et l'appui tactique, un avion trop lourd pour tout porte-avions. Berlin lâche le premier le morceau. Faute d'accord, chaque pays expose sa propre maquette, à Hanovre puis à Farnborough.
En décembre 1981, un accord semble se dessiner, sauf sur la motorisation : Paris refuse la demande britannique de moteurs Rolls-Royce pour sauver la Snecma. En 1982, Londres annonce son démonstrateur, l'EAP, dont les entrées d'air côte à côte inquiètent Dassault : en cas de perturbation supersonique, l'avion risque de perdre ses deux moteurs d'un coup, quand la configuration française permet de rentrer se poser sur un seul réacteur. Comprenant qu'il leur faut voler avant les Britanniques pour peser dans la négociation, les Français accélèrent : le 12 décembre 1982, Charles Hernu annonce que la France construira seule, si nécessaire, son ACX.
Le sommet de Turin et la rupture (1983-1985)
L'annonce d'Hernu ne met pourtant pas fin aux discussions à cinq : la France continue, en parallèle de son propre programme, à négocier avec ses voisins un hypothétique avion commun, sans y croire tout à fait. En 1983, les deux voies se séparent dans les faits : l'ACX français est lancé le 13 avril, l'EAP germano-britannique en mai. Deux protocoles sont pourtant signés, en 1983 puis 1984, entre cinq pays désormais, la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni, rejoints par l'Italie et l'Espagne. Mais l'unanimité de façade masque des désaccords inconciliables : les Britanniques veulent un intercepteur, trop massif pour un porte-avions ; les Français veulent un appareil polyvalent, embarquable ; l'Italie refuse par principe que son avion apponte, une vieille loi réservant à son armée de l'Air le contrôle de tout appareil militaire.
La répartition des rôles proposée par l'Allemagne et le Royaume-Uni finit d'achever l'union :
- direction technique aux Britanniques,
- direction industrielle aux Allemands,
- direction financière aux Italiens,
- négociation des contrats aux Espagnols et…
- présidence, purement honorifique, aux Français.
La France, qui prévoyait de commander la moitié d'avions en plus que ses partenaires, refuse.
"Les Britanniques nous ont invités comme on invite une dinde à Noël."
conseiller financier du président d'AMD-BA de l'époque
Le 24 septembre 1984, Marcel Dassault écrit à Mitterrand pour l'alerter : un avion construit à cinq ne serait pas livré avant 1995, ce qui signerait la perte de l'industrie aéronautique française. Il refuse de sacrifier Snecma et Thomson, et redoute qu'un partage des exportations ne prive Paris de l'essentiel de ses débouchés. Sa formule résume tout : un avion construit avec les Britanniques coûte cher et n'atteint presque jamais les performances promises. Dans la nuit du 1er au 2 août 1985, la négociation finale se joue à Turin. La délégation française conclut qu'il sera moins coûteux de construire seule son propre avion, air et marine, que de rester dans une coopération à cinq. C'est officiel, Hernu annonce le retrait français. D'un côté naîtra l'Eurofighter, porté par quatre pays, pensé pour la supériorité aérienne et sans version embarquée ; de l'autre, la France se lance seule dans un appareil polyvalent, décliné en version navale. Mitterrand tentera de relancer une coopération a minima. En vain. Le divorce est consommé, et le Rafale, encore sans nom, va devoir prouver seul que la France avait raison de parier sur elle-même.
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