13 Novembre 2015 : De la traque au verdict, l'histoire d'une riposte

Les agents du RAID après l'intervention à Saint-Denis
Les agents du RAID après l'intervention à Saint-Denis (Polifra - EPA - MAXPPP)

Au lendemain de la nuit d’horreur qui a ensanglanté Paris et Saint-Denis, la stupeur laisse place à l'action. Tandis que la France pleure ses 130 morts, une gigantesque chasse à l'homme s'engage pour neutraliser les terroristes en fuite et démanteler la cellule djihadiste.

L'heure des décisions

Le 16 novembre 2015, dans une atmosphère de gravité extrême, le président François Hollande convoque le Parlement en Congrès à Versailles. Cette procédure solennelle, utilisée seulement une fois depuis 1848, marque un tournant historique. À la tribune, le chef de l’État martèle que « la France est en guerre » et annonce un arsenal de mesures sécuritaires drastiques. L’état d’urgence, décrété dans la nuit même des attentats, est prolongé pour trois mois, offrant des pouvoirs étendus aux forces de l’ordre.

Pour soutenir cet effort de guerre intérieure, le président annonce la suspension de la réduction des effectifs militaires et la création immédiate de 5 000 postes de policiers et gendarmes, 2 500 dans la justice et 1 000 dans les douanes, assumant que « le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de stabilité » budgétaire. Sur le plan politique, il propose une révision constitutionnelle visant à inscrire l’état d’urgence dans la Loi fondamentale et à permettre la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour terrorisme. Toutefois, cette dernière mesure fracture la majorité et l'opinion publique, conduisant à l'abandon du projet en mars 2016. 

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Le Parlement français réunit en Congrès le 16 novembre 2015 (Polifra)

Sur le plan européen, la France active la clause de défense mutuelle de l’Union européenne, une première. À l’international, le chef de l’État appelle à une « grande coalition » contre Daech et obtient, le 20 novembre, l’adoption unanime d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU contre le terrorisme.

La traque des terroristes : une enquête d’ampleur européenne

Tandis que le pouvoir politique s'organise, une chasse à l'homme d'envergure européenne débute. Trois terroristes manquent à l'appel : Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh, responsables des tueries des terrasses, et surtout Salah Abdeslam. Ce dernier, identifié comme le logisticien des attentats, a convoyé les kamikazes au Stade de France avant d'abandonner sa ceinture explosive, défectueuse ou délaissée, à Montrouge. Isolé dans Paris, il erre une partie de la nuit, passant par un McDonald’s à Châtillon avant de se réfugier dans une cage d’escalier avec des jeunes qui ignorent tout de son identité. Ces derniers suivent les informations en direct, sans réaliser qu’un des principaux fugitifs des attentats se cache parmi eux. 

Au petit matin du 14 novembre, deux complices venus de Belgique, Mohamed Amri et Hamza Attou, l'exfiltrent en voiture. C'est ici que se joue un dysfonctionnement majeur des services de renseignement. Une Volkswagen Polo grise louée par Abdeslam est retrouvée près du Bataclan, permettant aux enquêteurs belges et français de faire le lien dès 6 heures du matin. Cependant, l'information ne circule pas immédiatement vers les forces de terrain. Sur le trajet du retour vers Bruxelles, le véhicule contenant Abdeslam est contrôlé à trois reprises. À chaque barrage, faute de signalement actif dans les fichiers, les gendarmes les laissent repartir. Comble de l'ironie, lors du dernier contrôle près de la frontière, la scène est filmée par une équipe de télévision réalisant un reportage, immortalisant la fuite du terroriste le plus recherché d'Europe. L'information arrivera aux hommes sur le terrain qu'à 11h.

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Capture d'écran d'une caméra de surveillance, montrant Salah Abdeslam dans une station service à Ressons, le 11 novembre 2015 (AFP)

Arrivé en Belgique, Salah Abdeslam change d'apparence : il change de vêtements, modifie sa coupe de cheveux et rejoint la cellule de coordination basée à Bruxelles. Il va alors justifier le fait de ne pas s'être fait exploser par un dysfonctionnement de sa ceinture. Le 23 novembre, une ceinture explosive sera retrouvée à Montrouge, par des éboueurs. Les enquêteurs découvrent l’amateurisme logistique des terroristes, sans réelle structure de repli.

En parallèle, les enquêteurs suivent de nouvelles pistes. Dans la nuit du 14 au 15 novembre, une Seat León abandonnée est découverte à Montreuil, contenant trois kalachnikovs et plusieurs chargeurs. La vidéosurveillance confirme qu'Abdelhamid Abaaoud a emprunté le métro parisien juste après les attaques, prouvant qu'il ne s'est pas enfui en Syrie mais qu'il est toujours menaçant sur le sol français. Les enquêteurs vont aussi recevoir une aide précieuse, qui va permettre de retrouver précisément où est planqué le terroriste. 

L'assaut de Saint-Denis : chaos et confusion

Le 16 novembre, Abaaoud est localisé à Aubervilliers, caché sous un talus près de l’A86. Le lendemain, grâce à une surveillance discrète, sa cousine Hasna Aït Boulahcen est suivie jusqu’à un appartement de la rue du Corbillon à Saint-Denis, où elle rejoint Abaaoud et Chakib Akrouh. Les forces de l’ordre, incertaines de la situation et de l’armement, décident de ne pas intervenir immédiatement.

Le 18 novembre, à 4 h 16, les colonnes du RAID lancent l'assaut. L'objectif tactique est de surprendre les terroristes dans leur sommeil pour éviter qu'ils n'activent leurs ceintures explosives. Cependant, l'opération se heurte à de nombreux imprévus. L'immeuble est ancien et sa configuration est complexe ; les enquêteurs vont prendre du temps à trouver l'appartement où sont réfugiés les 3 fugitifs. De plus, l'escalier est lui aussi ancien et empêche la montée en toute discrétion de l'équipe d'intervention. Une fois devant la bonne porte, trois explosifs sont placés sur celle-ci pour la faire exploser et permettre un effet de surprise total mais seulement deux vont exploser correctement, laissant la porte fermée. Les terroristes, réveillés, ouvrent le feu à travers la porte. Des policiers sont rapidement blessés par des projectiles venant de l'intérieur, probablement des grenades artisanales. S'ensuit une fusillade d'une intensité inouïe qui durera plusieurs dizaines de minutes. Dans la confusion et craignant des pièges, les policiers saturent l'espace de tirs. Après ce temps d'échanges de balles, le calme se fait entendre. Une levée de doute est alors demandée et un chien d'assaut est envoyé dans l'appartement, il sera abattu par l'un des terroristes dans l'une des pièces.

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L'ampleur des échanges entre le RAID et les terroristes sur le bâtiment rue du Corbillon (Olivier Arandel - Le Parisien)

À 5 h 36, une violente déflagration souffle l'appartement : Chakib Akrouh vient d'actionner son gilet explosif, provoquant un effondrement partiel du bâtiment. Malgré cela, les tirs de saturation se poursuivent pendant plusieurs heures, jusqu’à 11 h 30, par crainte de survivants retranchés. Ils y retrouveront les trois occupants, morts, depuis l'explosion d'Akrouh, six heures plus tôt. Abaaoud a été tué par l'explosion de la ceinture et la cousine a été emportée par l'effondrement et est morte étouffée sous les décombres.

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Vidéo montrant l'explosion du gilet d'Akrouh lors de l'assaut du RAID (Youtube)

Le bilan balistique révélera plus tard une certaine confusion tactique : sur les 1 576 cartouches tirées par les forces de l'ordre, aucune n'a directement atteint les terroristes, morts suite à l'explosion suicidaire. Néanmoins, cette opération neutralise le cerveau opérationnel des attentats et empêche une nouvelle attaque massive.

Cinq policiers sont blessés, et un chien d’assaut est tué. Sept personnes sont interpellées, dont Jawad Bendaoud, le « logeur » du commando. On apprendra qu'un attentat suicide dans le quartier de La Défense était prévu dans les prochains jours par ces mêmes terroristes.

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Interview de Jawad Bendaoud par BFMTV après l'assaut du RAID (BFMTV)

La fin de la cavale du dernier terroriste

Seul survivant des commandos du 13 novembre, Salah Abdeslam se cache toujours à Bruxelles. Pendant quatre mois, il échappe aux autorités belges, passant de planque en planque, menant une vie discrète entre télévision, console de jeux et aide ponctuelle dans le restaurant familial.

La police finit par retrouver sa trace par hasard, grâce à un dossier sur un faussaire contenant des photos et documents liés au fugitif. Le 15 mars 2016, une perquisition dégénère : retranchés dans l’appartement, les occupants ouvrent le feu sur les forces de l’ordre. L’échange dure près de trois heures, faisant trois blessés parmi les policiers, dont un grièvement. Un terroriste est abattu, tandis que deux autres, dont Abdeslam, s’échappent par les toits. Dans sa fuite, le fugitif perd son téléphone, privant le logisticien du 13 novembre de ses contacts et de ses repères.

Deux jours plus tard, le 17 mars, lors de l’enterrement de son frère Brahim, un cousin proche, Habib Aberkan, laisse échapper sous écoute policière l’adresse de la cache de Salah, située à Molenbeek. La pression médiatique française, qui commence à faire fuiter l'information, force les autorités belges à intervenir plus tôt que prévu.

Le 18 mars 2016, en pleine journée et à la sortie des écoles, les forces spéciales bouclent le quartier de Molenbeek. Piégé, Abdeslam tente d’abord de s’enfuir par l’arrière de la maison, puis revient sur ses pas. À l’avant, il simule une reddition mais tente brusquement de s’enfuir en courant. Touché aux jambes par les tirs policiers, il est enfin appréhendé. Son arrestation met fin à 126 jours de cavale.

Justice et mémoire : le temps du procès

L'instruction, titanesque, s'étale sur plusieurs années et révèle les rouages complexes de l'organisation État islamique, coordonnée depuis la Syrie par Oussama Atar. Le dossier clôturé en octobre 2019 ouvre la voie à une audience historique. En parallèle, la vie reprend ses droits : le Bataclan rouvre ses portes en novembre 2016 avec un concert de Sting, et chaque année, la nation se recueille devant les plaques commémoratives des lieux touchés.

Le 8 septembre 2021 s’ouvre à Paris le procès des attentats du 13 novembre, le plus grand jamais organisé en France. Installée dans une salle d’audience de 550 places, spécialement construite pour l’occasion au Palais de justice, la cour doit juger vingt accusés, dont Salah Abdeslam, seul survivant des commandos.

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La salle du procès, construite spécialement pour celui des attentats du 13 novembre (Olivier Corsan - MAXPPP)

Le procès, prévu pour durer neuf mois, réunit plus de 1 800 parties civiles, des centaines d’avocats et des dizaines de journalistes venus du monde entier. Chaque journée est rythmée par les témoignages des rescapés, des familles endeuillées, mais aussi par les interrogatoires des accusés.

Abdeslam, longtemps resté silencieux, finit par prendre la parole. Il revendique son appartenance à l’État islamique mais tente de minimiser son rôle, affirmant avoir renoncé à se faire exploser. Ses déclarations suscitent colère et indignation chez les parties civiles.

Au fil des audiences, les récits bouleversants des survivants et des proches des victimes marquent les esprits. Le procès devient un lieu de mémoire autant que de justice, permettant à la société de confronter l’horreur du 13 novembre et de mettre des mots sur l’indicible.

Le 29 juin 2022, après 148 jours d’audience, la cour d'assises spéciale rend son verdict : Salah Abdeslam est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité incompressible, la sanction la plus lourde du code pénal français, scellant ainsi la réponse judiciaire de la République face à la terreur. Les autres accusés reçoivent des peines allant de deux ans de prison à la perpétuité.

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